Dans Scrivere il cielo, (Einaudi, 2026) Roberto Vecchioni remonte le fil de son existence à rebours, des poèmes les plus récents jusqu’à ceux de son adolescence. Organisé par décennies, de 2025 à 1950, ce recueil mêle intimement douleur et amour : un divorce, la mort de son fils Arrigo, l’alcoolisme surmonté, mais aussi la musique et la poésie comme fils conducteurs de toute une vie. Sans jamais céder à la confession complaisante, l’auteur y confronte ses doutes sur Dieu et sur le sens des choses. À 83 ans, il livre un texte d’une grande authenticité, empreint d’une sérénité longuement conquise

Roberto Vecchioni, auteur compositeur interprète bien connu, mais aussi enseignant et surtout poète, regarde sa vie à rebours dans Scrivere il cielo. Ce qui ne veut pas dire qu’il va s’adresser au ciel et encore moins décrire le paradis. Il se penche sur sa vie en partant d’aujourd’hui pour remonter à ses premières années. Ce qui, d’habitude, se fait avec un album photo en partant du plus ancien pour arriver au plus récent. Mais lui, il part des poèmes écrits ces dernières années pour arriver à ceux qu’il a écrits encore adolescent voire enfant. D’où le sous-titre Poesie al contrario, poésie à rebours, et d’où aussi la page de couverture avec tous ces oiseaux qui s’envolent à partir de lui et au-dessus de lui.

Roberto Vecchioni a découpé ce recueil en périodes de dix ans qu’il précède, à chaque fois, d’un commentaire plein de tact et de retenue sur la vie qu’il a menée. De 2025 à 1950, on le suit depuis ses 83 ans actuels jusqu’à la dizaine d’années de ses premiers textes.

Dolore e amore pourraient être les deux pôles de toute sa vie. Et ces deux pôles se mélangent quand il parle du « filo spinato dell’amore, / sanguinosa dolcezza / tra il silenzio e il suono ». Un divorce, la mort d’un enfant, l’alcoolisme aujourd’hui oublié n’ont jamais détruit son talent d’écrivain, de poète ou de musicien. Lui qui dit parler tous les soirs à Arrigo, son troisième enfant, celui qui est décédé, en parle dans Profumo di sandalo. Roberto Vecchioni y rappelle ce qu’est un enfant pour un père, ce que représente une disparition aussi dure, et ce qui persistera toujours : un parfum, une odeur. Premier de nos cinq sens, l’odorat, notre sens le plus archaïque, se prolonge par le silence. Inabordable, inconcevable, invivable pour un poète ou un musicien.

Tout au long des années, depuis le début, la poésie est, pour lui, le centre de sa vie. Et l’on comprend vite qu’une femme et la musique ont toujours été les deux pôles qui l’ont guidé. Ce qu’il nous confirme lui-même. La poésie vient en écho, en reflet, en dialogue avec la musique. Il est difficile d’imaginer Roberto Vecchioni sans les mots, sans les poètes, sans une guitare, sans la musique. Tous, ils sont indissociables même si le silence est l’ultime étape. « Il silenzio l’insieme di ogni voce » (p. 38), nous dit-il dans un poème intitulé Esodo (Io sono là). L’exode, titre de ce poème, renvoie vers le ciel. Il est question de Dieu tout au long du recueil, et on sent bien qu’il a quelques interrogations à ce sujet. Parfois croyant, parfois moins, le doute est présent tout au long de sa vie.

Sans être un bilan, sans confession mal venue, Scrivere il cielo est le récit d’une vie faite de douleurs et d’amour. Roberto Vecchioni aborde les contradictions de la vie de plein front, sans jamais baisser les bras ni renoncer, sans jamais édulcorer ce qui ne peut pas l’être. Ce à quoi nous sommes confrontés tout au long de nos vies, tant en ce qui concerne la ou les douleurs que le ou les amours, voilà ce qui est au cœur de ce recueil plein d’une authenticité qui témoigne, à l’âge de 83 ans, d’une sérénité et d’un apaisement longtemps attendus.

Ma bastano
due pennellate di cielo
e il sospiro lieve d’un sorriso
umano
per ritrovare la sinfonia di sempre

Il y a donc une symphonie dans notre monde. Ce sera par la poésie, qui ne fait pas comprendre mais ressentir, nous dit Roberto Vecchioni, que nous retrouverons ou trouverons cet équilibre, cette beauté, cette symphonie si rare et si précieuse.

Philippe Poivret

Scrivere il cielo
Roberto Vecchioni
Ed. Einaudi, 12 mai 2026, 296 pages, 19 euros

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