bergamo

Du haut de sa Città Alta deux fois millénaires, Bergame, la ville forteresse, contemple ses morts invisibles, emportés par un virus, lui-même, invisible. Elle regarde, avec ses yeux de martyre, les fantômes qui s’évadent dans la nuit par les portes de service. Ils sont si seuls ces morts qu’ils ne dérangent pas les hommes qui dorment dans le doute et l’angoisse. Ils se tirent en catimini dans des cercueils vers des horizons éteints, là-bas, derrière les étoiles.

Il y a toujours des héros dans ces lieux maudits où mon nonno, Baptista, naquit, il y a plus d’un siècle. Déjà la misère étreignait le peuple en ces temps relatifs où le mot liberté ne voulait rien dire. Déjà des morts en pagaille, des enfants sacrifiés sur l’autel de la déraison humaine, déjà des pauvres bougres usés jusqu’à la corde par un travail de forçat, déjà des fièvres inguérissables qui finissaient par avoir la peau des femmes éplorées.

Il y a toujours des anges de miséricorde qui combattent le mal absolu, qui donnent leur vie au diable pour sauver l’humanité. On les aime ces anges en blanc. On les applaudit du fond de nos maisons confinées. On a peur pour eux. On a peur pour nous. On a peur pour Bergame. On a peur pour l’Italie.

Et tous ces morts invisibles qui hantent les trottoirs. Ils nous regardent une dernière fois derrière nos vitres opaques et ils nous font des signes. On ne les voit pas. On est idiot ou aveugle. Nos vies si précieuses ne valent que si elles restent en vie. Les anges font leur boulot. Ils volent de moins en moins haut. Ils s’escriment dans l’antre des ténèbres et n’en peuvent plus.

L’armée compte les cadavres. Un père. Une mère. Un frère. Une sœur. Qui que tu sois, te voilà face à l’éternel ! L’armée convoie les morts dans des camions militaires comme aux plus mauvais jours d’une guerre formelle. Nous sommes en guerre. On nous le dit et redit. Contre qui ?

L’Italie est en deuil par la voie de l’improviste. L’Italie rage en silence et ronge son frein. Bergame ne tient plus qu’à un fil. Sa forteresse est trouée de toutes parts et dieu est parti en vacance comme toujours derrière la nébuleuse du drame. Les rues vides ressemblent aux allées d’un cimetière.

Les tombes sont prêtes et les messages d’adieu aussi. Il n’y aura personne à nos enterrements. Des messages de l’au-delà paraitront sur les computers et Bergame s’en remettra au sacrifice.

Le monde te regarde et pleure. Le monde te voit un peu comme un imaginaire triste. On ne veut pas croire. On ne croit plus en rien. La douleur est dans mes tripes. Je descends de l’Italie par la voie Lactée et j’écris par la voix de mon cœur.

Tu ne seras jamais morte Bergame… O Bergame et tes Bergamasques ! Ici luisent les dernières lumières d’amour, dans cette chambre où je te vois avec mes yeux du hasard et où je fends ta carapace sur mon ordinateur magique.

Je t’aime de mémoire.

Ciao Bella

Ciao Bergame.

 

Jeff Gelli

(22/03/2020)

 

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